La commémoration du "génocide des Tutsis au Rwanda(1)" de 1994 devrait faire que l'on se pose vraiment des questions sur les raisons qui peuvent pousser des gens à en massacrer d'autres. L'horreur doit céder la place à la raison, si l'on souhaite que cela ne se "reproduise pas".

Or cela se reproduira, puisqu'on ne fait pas l'effort de comprendre.

J'entendais des rescapés interrogés par les médias, disant que les génocidaires se comportaient comme des animaux, tuant sans difficultés ni remords leurs voisins, voire leur propre famille.

Il me semble qu'au contraire, la "capacité génocidaire" est totalement et uniquement humaine. Je n'imagine pas, peut-être à tort d'ailleurs, une colonie de fourmis en attaquer une autre... sous prétexte que ce sont des fourmis différentes.

Comment préparer une population à en massacrer une autre.

- Diviser.
Le binaire est votre ami. "Nous" sommes d'un côté, "ils" sont de l'autre.
Entretenez avec soin les idées de différences. Creusez celles qui existent, et créez-en des nouvelles. L'humain aime la nouveauté.
Exploitez tous les "on dit" et toutes les rumeurs. Créez-en si besoin.

- Dénigrer.
Associez au binaire des jugement de valeur:
"Nous" sommes les bons, "ils" sont les mauvais.
"Nous" sommes des travailleurs, "ils" sont des parasites.
"Nous" sommes humains, "ils" ne sont que des cafards
etc.

- Entretenir des émotions fortes.
Quand "ils" étaient au pouvoir, "ils" nous ont exploités honteusement. "Ils" nous ont volé. "ils" nous ont pris nos terres.
"Ils" sont des traitres à la Patrie. "ils" sont prêts à nous massacrer si nous ne le faisons pas nous-même.
"C'est eux ou nous". etc.
Faites rire.
Les émotions court-circuitent la raison.

- Organiser.
Il faut savoir qui est qui. Les catégories humaines étant souvent très floues, il convient de distinguer sans (trop d')erreur les "nous" et les "eux".
On remarquera ainsi un point commun entre les "nazis" et les génocidaires "Hutu" à savoir une grande rigueur. Dans les deux cas, l'organisation était très précise. On a fait des listes(2). On sait qui est qui. La "Radio des mille collines" émet des informations pour cibler des individus. Ils habitent à tel endroit, ont telle marque de voiture avec tel numéro d'immatriculation... ce qui permet aux massacreur de ne pas se tromper. Ailleurs, on a peint "Juif" sur les portes, mais on avait aussi ses fichiers.

- Répéter.
Il faut du temps avant que votre population ne passe à l'action. Parfois plusieurs générations. On peut noter que la propagande marche beaucoup mieux auprès des enfants, qui n'ont pas d'autres références que celles qui leur sont enseignées. Correctement manipulée, l'ignorance des enfants est particulièrement dévastatrice.

- Profiter.
Pendant que votre population dénigre "les autres" elle ne pense pas à remettre en question votre pouvoir. Cela ne protège pas de tous les risques - le pouvoir est un jeu toujours dangereux - mais vous fournissez au moins une cible de diversion très facile. La plupart des gens n'aiment pas se compliquer la vie, et apprécient de trouver des causes simples à leurs problèmes.

Le summum advient lorsque la hiérarchie croit elle-même dans les fadaises caricaturales qu'elle utilise pour occuper sa population. C'est peut-être ce moment-là qui participe le plus au déclenchement des massacres(3). Jusque là, il s'agissait de conserver le pouvoir, mais la folie s'étend. Une simple étincelle, réelle ou organisée, suffit. On ne cesse de nous dire qu' "ils" ne sont que des cafards. Il faut bien les écraser un jour ou l'autre...

Vous remarquerez que ces éléments - diviser, dénigrer, utiliser les émotions, organiser, répéter - sont employés par tous les "populistes" de la planète afin d'assurer leur pouvoir. Cela ne tourne pas toujours au génocide, mais les racines sont les mêmes.

C'est peut-être pour cela qu'on ne nous enseigne pas ces principes pourtant si simples. Ils sont utilisés tous les jours, à des degrés divers, par nos propres élites pour assurer leur pouvoir.

Voir aussi le pgES pour plus de détails.
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Notes
(1) Les mots sont aussi importants que trompeurs. C'est d'ailleur l'objet de ce texte. Ce sont "les Tutsis" qui ont été l'objet de massacres planifiés. Des "Hutus" ont également été tués, non pas pour ce qu'ils étaient, mais parce qu'ils soutenaient une position politique raisonnable.
Merci de noter que les guillemets autour des mots "Hutu" et "Tutsi" (ou "nazi") sont là pour indiquer que cette division est dans une large mesure arbitraire et, pire encore au Rwanda, une division soigneusement rappelée/creusée par les colons européens. Diviser pour régner)

(2) La plupart des informations rapidement évoquées ici me viennent surtout des reportages faits par Laure de Vulpian pour France Culture.

(3) Pure hypothèse gratuite.